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Seule au monde

Confrontée à la vérité

J’ai rempli mon sac Ă  dos, comme lors de mon dĂ©part de Pologne. Mais j’étais maintenant sur le chemin du retour : cette fois, je disposais non seulement d’un sac beau et grand, mais aussi d’une valise, assez lĂ©gĂšre pour que je puisse la garder avec moi, car j’y avais mis mes vĂȘtements les plus beaux. J’avais de la chance de voyager avec Joseph – dans les pĂ©riodes difficiles, c’est rĂ©confortant d’avoir un bon compagnon et c’est ce qu’il Ă©tait.

Nous Ă©tions Ă  fin du mois de mars 1945 et le printemps commençait Ă  s’installer. Le voyage s’est mieux dĂ©roulĂ© que nous ne l’avions prĂ©vu. L’habitude des aventures de toutes sortes y Ă©tait peut-ĂȘtre pour quelque chose. Nous avions assez d’argent pour acheter de la nourriture, quel qu’en ait Ă©tĂ© le prix – ce qui n’avait pas Ă©tĂ© le cas durant mon odyssĂ©e vers la GĂ©orgie. Nous dormions certes sur des bancs de gare, mais nous avions maintenant des couvertures qui les rendaient un peu plus confortables. Et, Ă  notre grand Ă©tonnement, nous rĂ©ussissions toujours Ă  dĂ©nicher une place assise dans les trains. Nous nous sommes mĂȘme arrĂȘtĂ©s Ă  quelques reprises dans des petites villes pour trouver des bains publics oĂč nous avons pu faire notre toilette. Notre plus grande Ă©preuve a Ă©tĂ© de croiser des groupes d’hommes qui revenaient des camps, eux aussi en chemin vers la Pologne. On aurait dit des fantĂŽmes, des squelettes ambulants : de grands yeux hagards, les traits tirĂ©s, le visage marquĂ© par la peur. Nous avons bien tentĂ© de les questionner, mais ils n’émettaient pour toute rĂ©ponse qu’un marmonnement en polonais ou en yiddish.

Au dĂ©but, je ne comprenais pas du tout pourquoi ces gens n’avaient pas Ă©tĂ© pris en charge comme nous l’avions Ă©tĂ©. Nous leur avons demandĂ© d’oĂč ils venaient et nous avons fini par comprendre qu’ils avaient Ă©tĂ© envoyĂ©s dans des camps extrĂȘmement durs, oĂč trĂšs peu avaient survĂ©cu. J’avais eu de la chance de m’ĂȘtre retrouvĂ©e Ă  Arkhangelsk. Nous avons Ă©galement rencontrĂ© des rescapĂ©s soviĂ©tiques, mais nous ne les comprenions pas trĂšs bien. Tous semblaient trop hĂ©bĂ©tĂ©s et confus pour communiquer. Nous ne savions rien, ni de la raison de leur libĂ©ration ni du lieu oĂč ils se rendaient. La vue de ces gens est restĂ©e gravĂ©e dans ma mĂ©moire pendant longtemps.

AprĂšs presque six semaines de voyage, nous sommes arrivĂ©s Ă  Lvov. Cette ville, polonaise avant-guerre, Ă©tait passĂ©e aux mains des SoviĂ©tiques aprĂšs le partage du pays entre eux et les Allemands en 1939. Elle figurait parmi nos centres urbains comptant le plus grand nombre de sites historiques, culturels et architecturaux, mais je n’y avais jamais mis les pieds. C’est lĂ  que, le 15 mai 1945, nous avons pris connaissance de la grande nouvelle : la capitulation de l’Allemagne. Naturellement, l’annonce de la fin de la guerre a donnĂ© lieu Ă  une grande fĂȘte populaire : les foules ont envahi les rues en criant leur joie et en entonnant des chants patriotiques. Comme le voulait la coutume en Union SoviĂ©tique, des haut-parleurs diffusaient la musique dans toutes les rues.

Pour ma part, il s’agissait d’une victoire douce-amĂšre. Convaincue que cette guerre n’avait Ă©pargnĂ© Ă  peu prĂšs personne, il m’était impossible de participer aux rĂ©jouissances. Mon esprit Ă©tait ailleurs, tout comme celui de Joseph. Nous parlions Ă  peine – la tension Ă©tait palpable, nous n’osions pas aborder le sujet tabou de nos familles. Plus nous approchions de notre destination, ƁódĆș, plus j’avais peur. J’ai songĂ© Ă  fuir de nouveau, mais pour aller oĂč ?

Nous avons croisĂ© des Juifs et des rumeurs sont arrivĂ©es jusqu’à nous concernant le sort de nos coreligionnaires pendant la guerre. Mais je n’étais pas encore prĂȘte Ă  entendre ce qu’ils avaient Ă  dire. Sur ce point, j’écartais toute pensĂ©e, tentant de repousser le moment de vĂ©ritĂ© le plus longtemps possible. Tout au long du trajet qu’il nous restait Ă  parcourir jusqu’à ƁódĆș – quelques jours de voyage encore – Joseph et moi sommes demeurĂ©s trĂšs silencieux, recroquevillĂ©s sous le poids de nos apprĂ©hensions ; nous Ă©vitions presque de nous regarder pour ne pas montrer l’angoisse qui nous dĂ©vorait. J’étais dĂ©sorientĂ©e. Mes pensĂ©es s’embrouillaient, passaient de mes parents Ă  mes frĂšres et Ă  ma soeur. Les annĂ©es d’exil lointain que je venais de vivre avaient complĂštement disparu. Une seule question me hantait : « Et si ma famille
? » Soudain, je n’ai plus souhaitĂ© ce retour. Comme j’aurais aimĂ© user de magie pour disparaĂźtre ou devenir quelqu’un d’autre
 Je me torturais tant que Joseph m’a avouĂ© plus tard avoir craint pour ma santĂ© mentale.

Lorsque nous sommes enfin arrivĂ©s Ă  ƁódĆș, j’étais si Ă©puisĂ©e que j’ai vraiment cru sombrer dans la dĂ©pression. Je me parlais sans cesse Ă  moi-mĂȘme : « Je ne peux pas me laisser aller
 J’ai traversĂ© tant d’épreuves
 Comment pourrais-je abandonner maintenant ? Je dois me ressaisir
 Je dois continuer. » Le pauvre Joseph ne savait plus que faire. Mais j’ai rĂ©ussi Ă  surmonter mon dĂ©sarroi, je ne sais trop comment – j’étais une survivante, aprĂšs tout.

AprĂšs la libĂ©ration de ƁódĆș par l’ArmĂ©e rouge, il avait fallu longtemps aux SoviĂ©tiques pour atteindre Berlin et faire tomber le Reich, marquant ainsi la fin de la guerre. Cela faisait donc plusieurs mois que l’ArmĂ©e rouge avait reconquis la ville polonaise et on y croisait de nombreux survivants juifs dans les rues. Nous avons rencontrĂ© un groupe de jeunes qui nous semblaient plus normaux que les gens que nous avions vus dans le train. Mais, lĂ  encore, nous n’arrivions pas du tout Ă  les comprendre. Nous leur avons dit que nous revenions d’Union soviĂ©tique et leur avons demandĂ© s’ils pouvaient nous indiquer oĂč aller, que faire
 Ils ont fini par nous expliquer que nous devions d’abord nous rendre au ComitĂ© juif, oĂč nous recevrions l’aide de divers services sociaux et ils nous en ont montrĂ© le chemin. Nous sommes parvenus Ă  un immeuble sur la rue principale : c’était une vraie fourmiliĂšre avec des listes affichĂ©es partout. Il y avait lĂ  toute une armĂ©e de gens prĂȘts Ă  nous aider, dans pratiquement toutes les langues possibles. Mais, en jetant un regard autour de moi, je me suis sentie comme un animal pris au piĂšge. Cette fois, ça y Ă©tait. C’était le bout de la route. J’ai compris que le destin de ma famille Ă©tait inscrit sur ces longues listes qui tapissaient tous les murs. Pour faciliter la recherche, le ComitĂ© juif n’avait mentionnĂ© que les noms des survivants.

À ce moment-lĂ , nous ne savions toujours rien. Je me suis Ă©loignĂ©e de Joseph : je ne voulais pas l’avoir prĂšs de moi lorsque je dĂ©couvrirais ce qui Ă©tait arrivĂ© Ă  ma famille. J’ai rassemblĂ© toutes mes forces et me suis obligĂ©e Ă  approcher des listes, pour regarder Ă  la lettre K. Je tremblais. Je ne voyais personne autour de moi. J’étais seule, seule avec ma douleur. J’ai parcouru la liste des K de haut en bas. Je me suis arrĂȘtĂ©e Ă  la fin, j’ai fermĂ© les yeux quelques instants et j’ai recommencĂ© Ă  partir du dĂ©but. J’avais peut-ĂȘtre sautĂ© notre nom
 Les lettres s’embrouillaient. La tĂȘte me tournait. Ni les noms de mes parents ni ceux de mes frĂšres et de ma soeur n’y figuraient. Peut-ĂȘtre n’avaient-ils pas encore recueilli tous les noms ? Ce n’est que le dĂ©but, me disais-je. Il y avait encore une chance qu’ils y apparaissent. Quelqu’un devait bien avoir survĂ©cu ! Mes deux parents. Mes quatre frĂšres. Ma soeur. Dans l’état oĂč j’étais, j’avais oubliĂ© que cette derniĂšre s’appelait dĂ©sormais Laziczak, comme son mari. J’ai vite examinĂ© la liste des L. Elle s’y trouvait ! Elle Ă©tait en vie ! J’étais submergĂ©e par la joie ! Mais qu’était-il arrivĂ© aux autres ? Était-elle la seule survivante ? J’ai regardĂ© Joseph, qui Ă©tait pĂąle et bouleversĂ©. Il s’est appuyĂ© contre le mur en annonçant d’une voix faible : « Aucun des miens ne figure sur la liste. »

Seule au monde, Betty Rich

À 16 ans, Basia Kohn (aujourd’hui Betty Rich) fuit l’invasion de sa ville natale. Elle passe en Pologne occupĂ©e par l’urss et se lance dans un pĂ©riple de plusieurs milliers de kilomĂštres qui va la mener d’un camp de travaux forcĂ©s en Russie subarctique vers la GĂ©orgie soviĂ©tique subtropicale. ExilĂ©e et sans sa famille, la jeune Basia garde pourtant son optimisme et n’hĂ©site pas Ă  se lancer dans l’inconnu pour survivre. Betty Rich compose ses mĂ©moires sous la forme d’un « montage d’instantanĂ©s graphiques et de moments en mouvements
 » Son style, introspectif et personnel, fait de ces mĂ©moires un prĂ©cieux tĂ©moignage.

Préface de Phyllis Lassner

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At a Glance
Poland; Soviet Union
Escape
Soviet labour camp in Siberia
Wartime postcards
Postwar Poland
Life under Communism
Arrived in Canada in 1949
Adjusting to life in Canada
Recommended Ages
14+
Language
French

288 pages

About the author

Photo of Betty Rich

Betty Rich was born Basia Kohn in ZduƄska Wola, Poland, on June 10, 1923. After the war, Betty lived in Lodz, where she married her husband, David Recht. They fled the Polish Communist regime in January 1949 and arrived in Toronto later that year. Betty worked in mortgages and investments until her retirement. Betty Rich passed away in 2017.

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